A l'heure du bilan, hé bien allez, on chante une troisième fois avec eux. Dans deux derniers matches extrêmement intenses (contre le Portugal et contre l'Italie), la Roja a balayé toutes mes réticences et celles de Bûche. Peut-être pour élever son niveau de jeu lui fallait-il simplement trouver un adversaire à sa mesure, ce qui n'avait pas été le cas en quart contre la France? Les Espagnols ont montré en tout cas que, lorsqu'ils parvenaient à être décisifs, ils représentaient une machine à jouer sans équivalent en Europe et dans le monde et l'une des meilleures équipes de tous les temps.
Rester si longtemps au plus haut niveau ne récompense pas simplement une génération exceptionnelle, mais une formation de qualité, fondée dès le plus jeune âge sur le jeu collectif, la circulation de balle offensive, le pressing offensif. Les Espagnols continuent à produire à la chaine des petits gabarits hypertechniques et infatigables. Ils règnent aussi sur les catégories de jeunes. Peut-être leur domination ne s'arrêtera-t-elle pas là. Les voilà en route pour un quadruplé encore plus historique (même si leurs cadres, comme Xavi, auront dépassé la trentaine). Bûche se réjouit d'avance de les voir défier le Brésil sur ses terres dans deux ans, (se confronter aussi à l'Argentine de Messi). Jamais une équipe européenne n'a réussi à l'emporter en Amérique du Sud. Jamais une équipe n'a réussi à conserver son titre de champion du monde depuis le Brésil de 58-62. Ce serait un immense exploit que d'y parvenir : une perspective qui parviendra peut-être à les maintenir en vie pendant deux ans encore?
Sinon, cet Euro a confirmé le triomphe des collectifs soudés, comme le Portugal et l'Italie, dans lequel les attaquants brillants ou imprévisibles ont su se mettre au service du collectif et le collectif leur permettre de s'exprimer (Ronaldo, Balotelli en demi-finale). L'une des vérités du football, c'est qu'une équipe se constitue de cette alliance subtile entre la solidarité et l'individualisme. Sans grands joueurs, pas de grande équipe mais pas non plus avec seulement des grands joueurs (ou des petits joueurs qui se croient grands). Leçon à méditer en politique?
L'Italie a-t-elle un avenir? Buffon, Pirlo,
auront 35 ans. Mais elle a créé une belle sensation en demi-finale en explosant l'Allemagne. L'image de Balotelli enlevant son maillot pour fêter son deuxième but a paru totalement ridicule à
Bûbûche et moi, elle m'a marqué. Il n'y avait pas là que le narcissisme naïf d'un de ces nouveaux gladiateurs, aussi brillants avec leurs pieds que nuls avec leur tête. Non, il y avait aussi un
corps noir imposé à l'admiration de ses supporters dont certains lui jetaient des bananes quelques semaines encore auparavant.
Et l'Allemagne? Bûche pensait assister à la passation de pouvoir entre la Roja et la Mannschaft. Impressionnante de maturité pendant les quatre premiers matches, sombrant en trente minutes lors du cinquième. C'est fragile, la progression d'une équipe : une mi-temps de déconcentration peut ruiner quatre ans de travail. Cette nouvelle Mannschaft, plus latine, plus brillante, plus fragile que ses devancières, saura-t-elle se reconstruire après cet échec? Et parvenir enfin à dépasser son syndrome des demi-finales?
Et la France? Après la démission de Laurent Blanc, l'horizon s'assombrit. Il fallait de la continuité, on l'a gâchée, on avait un entraîneur "normal", il aura tenu deux ans. Assez français, tout ça finalement. Le résultat sportif est pourtant conforme à ce qu'on pouvait attendre : ces Bleus encore bleuets sont à leur place, entre la 8ième et la 5ième européenne. Ni glorieux, ni infâmant. Le débat se focalise sur le mauvais comportement de Nasri et consorts. Mais l'on sent bien que se joue-là quelque chose qui a rapport avec l'état de notre société et de notre projet collectif global (ou de notre absence de projet). Des ados mal élevés, des racailles de banlieue, des jeunes, des Arabes, des trop riches : il y a un peu de tout cela, qui ne concerne pas que le foot et qui exprime certains des clivages de notre société, dans la rancoeur de l'opinion publique contre la fameuse "génération 87". Blanc joue le rôle de l'ancien bon élève devenu prof compétant mais sans autorité. Blanc joue le rôle du vieux face à ces jeunes mal élevés et que l'on ne supporte plus. Et Blanc joue le rôle... du blanc.
Mais de se concentrer ainsi sur le comportement de quelques jeunes adultes aussi immatures que surmédiatisés nous évite peut-être d'avoir à nous poser quelques questions de fond : pourquoi notre formation ne produit-elle que des joueurs parfaits du point de vue de la technique et du physique individuels, mais sans aucune ressource mentale ni collective? Ne serait-il pas temps de la faire évoluer? Les ados de nos banlieues sont tels que nous les avons formés (ou laissés se déformer). Pareil pour les joueurs de l'équipe nationale. Autre question : avec les joueurs de cette génération-là, que faut-il faire pour, dans quatre ans, être en mesure de gagner le championnat d'Europe qui aura lieu en France? Le changement, c'est maintenant. Dans quatre ans, c'est aujourd'hui. Voilà encore une vérité que nous apprend le football : une équipe, ça ne nait pas le jour d'une grande compétition, à la lumière déformante des media. Ca mets du temps à naître, à mûrir, quatre ans au moins, parfois six. Autant qu'un grand livre ou que l'univers d'un metteur en scène. J'aime bien cette vérité du mûrissement, cet éloge de la lenteur, que continuent à envoyer sans se lasser à notre époque de rapidité, le football et les autres sports collectifs (dont la télé ne nous montre jamais que les sprints et les gestes d'acrobate). En ça aussi, je vois un rapport avec l'art.
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