Dimanche 27 novembre 2011
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Jérémie entend la voix qui sourit au téléphone : "profite bien, mon grand. De ta dernière année avant les
cinquante." Elle lui explique que la meilleure période, c'est de 45 à 55. Parfois 60. On a encore tout son corps, et toute sa tête. Et puis on n'a plus à faire sa vie, puisqu'elle est déjà
faite. On est débarrassé de toute cette pression stupide sur les épaules. Alors, on peut se régaler. Elle ajoute : "profite de tout ce qui passe!"
Il sourit, comme elle, mais peut-être pas en pensant aux mêmes choses. Ils ont rarement l'occasion de se parler ainsi. Dans
les fêtes de famille, ils sont toujours au milieu d'autres. D'ailleurs, dans les fêtes de famille, on ne parle que de choses indifférentes, c'est ce qui les rend souvent si exaspérantes, et
parfois si douces. Elle ajoute après un moment de silence : "ensuite, quoi qu'on dise, c'est moins bien. Alors, profite!"
Elle a 71. Elle n'est pas la seule à conseiller à Jérémie de profiter de ses 49 balais. D'autres gens croisés ici et
là lui tiennent ce même discours, à peu près avec les mêmes mots, sur cette décennie-là. En lui aussi on lui parle : la voix de celui qui a déjà 71 ans et qui voudrait n'avoir aucun regret.
La voix de celui qui a toujours 17 ans et qui en voudrait avoir plein de remords. Et la voix tranquille de celui qui a 49 balais. Celui qui sait depuis peu finalement ce qu'il veut. La seule de
ces voix intérieures capable de prendre la parole au bon âge.
Par christophe bouquerel
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Mercredi 9 novembre 2011
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/2011 19:44
Un spectacle puissant.
Le texte de Falk Richter (l'auteur allemand à la
mode?) est étrange : un homme proche du burn-out qui raconte un souvenir d'enfance, et puis un enfant, et puis deux jeunes consultants d'entreprise. Leurs monologues, leurs dialogues
s'entrecroisent, sans jamais se rencontrer. Mécanique du discours managérial qui rappelle Masséra, mais
sans la dérision, et plongées dans l'intime qui expriment surtout la douleur de vivre.
J'ai eu du mal à accrocher et puis j'ai été embarqué. La mise en scène d'Andrea Novicov m'y a beaucoup aidé. Elle met en en valeur l'humour cruel, les ruptures de ton,
par exemple lorsque les deux consultants se déguisent en peluches enfantines, personnages à la fois farcesques et inquiétants d'une dérisoire comédie musicale de comité d'entreprise ou d'un film
d'horreur. Ou bien lorsque l'enfant se met à dévider le monologue intérieur d'un adulte. Décor étonnant : une sorte de tube énorme qui tourne sur lui-même, tour à tour nez d'avion, écran de
téléviseur, couloir d'entreprise, chambre à coucher. Lumières oniriques, cauchemardesques. Musique électro envoûtante.
Quelle plongée dans l'imaginaire sombre de notre époque!

La dernière séquence, la lente progression vers l'image finale, m'a cloué sur mon fauteuil. Un jour après, elle me poursuit
encore.
Par christophe bouquerel
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Samedi 5 novembre 2011
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/2011 19:55
- Yves?... Non, arrête!
- Ouais, je sais!...
- Le précédent, c'était pas François?
- Si!...
- Mais comment tu fais? `
- Je sais pas, j'ai trop pas de chance!
- Bah, écoute, si t'y tiens, à celui-là, Yves, faut quand même que tu te dépêches de lui trouver un surnom, parce que là,
c'est plus possible.
- C'est ce que je me disais. Là, je cherche. Remarque, c'est sympa, j'ai presque l'impression de chercher un prénom
pour mon premier enfant.
- Ouh là là! Qu'est-ce qui t'arrive?"
Par christophe bouquerel
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Mercredi 2 novembre 2011
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/2011 19:37
- Non mais quand tu fais des trucs comme ça, t'es vraiment, pfff... une dinde!
- J'aime pas quand tu me dis ça! Je suis pas une dinde!
- Ah bon, t'es quoi alors?
Silence. Puis la fille reprend :
- Ton "bébé chat" ?
Le garçon en reste sans voix. Je n'ose pas me retourner vers lui pour voir la tête qu'il fait. Pas si dinde que ça, le bébé
chat...
Par christophe bouquerel
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Vendredi 28 octobre 2011
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/2011 20:12
… Bettina ne l’a pas eu ce matin d'été pluvieux. Elle est en état de manque. Fébrile. Nauséeuse. Dans ce café pour loosers,
sur un écran géant, une pétasse qui lui rappelle sa jeunesse se trémousse comme avant en criant qu'elle en veut toujours plus.
Bettina se bouche les oreilles exaspérée. Où fuir la pétasse en elle? Elle cherche désespérement le calme. Elle interroge
son portable toutes les trois minutes. Elle s’exaspère de ne pas voir s’afficher le sms qu'elle attend. Elle imagine toutes sortes de scénarii plausibles de détachement qui injectent dans ses
veines la bile noire du monde. La rendent synchrone avec sa pulsation mauvaise.
L’amour est une drogue très douce toujours sur le point de devenir dure. Pas facile de le consommer avec modération.
Surtout lorsqu’on a été aussi accro qu’elle.
Pourtant dieu sait si l'amour avec cet homme-ci est plus apaisé qu’elle aurait jamais pu le rêver! Mais quand même :
elle se demande si elle n’en est pas déjà retombée au point où chaque rencontre provoque moins de plaisir qu’elle n’apaise simplement le manque. Elle le savait pourtant ! Comment a-t-elle pu
rechuter ? C’est ton cœur qui déconne, ma vieille Bettina, voilà ce qu’elle se dit, ton cœur de junkie ! Qui ne sait toujours pas aimer ni se laisser aimer ! Qui pressure pour se
rassurer au lieu d’épargner l’autre. Qui veut tellement trop qu’il gâche tout et ne laisse rien pour demain.
Finalement, elle ne s’aime pas en amoureuse. C’est peut-être ça, son problème : qu’elle capte tout, dans le trou noir de sa
jalousie, et pas que son portable ne capte rien.
Et maintenant, quatre mois après? Bettina marche vers lui à travers un automne radieux. Britney Bitch, dans ses écouteurs, la fait sourire. Elle s'est sevrée. Elle n'en
veut plus toujours plus. Celle que je considérais comme une grande amoureuse me dit qu'elle apprend seulement à aimer. Avec légèreté. Sans rien demander d'autre à l'amour que l'amour. Son petit
shoot d'amour quotidien, qu'il s'affiche ou pas sur son portable, elle le savoure.
Par christophe bouquerel
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