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l'atelier

Lundi 9 novembre 2009 1 09 /11 /Nov /2009 09:38



"Soudain, je me souviens. Ma colère, j’en retrouve le goût de sang frais sur ma langue. La dernière fois que je me mis en colère comme ça contre eux (je ne me mets en colère comme ça que contre eux), j’avais vingt ans et c’était il y a presque vingt ans. En 89. Février déjà ? Ou à l’automne ? Le 9 novembre 89 ! Ce soir-là, le Mur de Berlin tombait, et j’éprouvais pour la première fois quelque chose qui ressemblait à une émotion politique, au frisson impérieux de leur propre jeunesse, la sensation d’être emporté par un mouvement plus puissant et plus souple que ma petite personne, l’Histoire était là, le Peuple était là, Tien An Men c’était foutu mais à Berlin, la Liberté était en marche.
Nous dînions déjà à cette même table, je les avais forcés à laisser la télé allumée, et j’avais jeté sur le canapé orange tous les journaux qu’ils ne lisaient plus et que je ne lisais jamais. J’avais vingt ans, le Mur tombait, j’étais venu en coup de vent emprunter à mon père les clés de sa vieille Jag’, j’engueulais mes deux zombies ex-gauchos de ne pas ressentir comme moi l’envie de pleurer d’émotion, ni celle encore plus urgente de rouler toute la nuit à travers l’Europe pour danser au petit matin sur ce qui resterait du Mur ! « Et ta bagnole, papa, si elle rend l’âme là-bas, ne sera-ce pas le plus beau des derniers voyages pour le tapis volant élimé d’un soixante-huitard ? »
Ils haussèrent les épaules et je vis s’esquisser sur les lèvres de ma mère le même petit sourire ironique qu’aujourd’hui lorsque je leur annonce les futurs prénoms de ma fille. Puis ils m’assassinèrent en quelques phrases aiguës. A vingt ans de distance, je continue d’admirer la lucidité féroce de plusieurs d’entre elles, et de sentir leurs pointes empoisonnées fichées en moi :
« Ce n’est pas la liberté qui commence, jeune niais, mais le libre-échange»!
Et puis : « le samizdat est fini, commence le commerce».
Et encore : « la dictature de la marchandise sera peut-être pire que celle du prolétariat».
«Autant profiter du système puisqu’il n’y a plus de contre-système.»,
«Ne va pas danser à Berlin, mais au Club Med, ou chez ton banquier».
Et enfin, trait ultime  décoché par ma mère en plein cœur : « u ne vois pas que ton Mur tombe à coups de canettes de Coca-Cola?».
Là, c’est moi qui tombai. Mon enthousiasme, ma possibilité d’enthousiasme. Foudroyé par leurs slogans amers, par l’ultime prurit de cette ivresse langagière qui avait rendu leur génération célèbre. Diamants de rhétorique dont ils tranchaient net mes ailes transparentes alors qu’elles commençaient juste à pousser. Au lieu de hausser ce qui me restait d’épaules, de m’arracher, la nuque sanglante, de chez eux pour foncer dans une gare, je restai assis à leur table, je bus cul sec pour oublier ma désillusion l’un de ces «cocktails Molotov» que me tendait mon copain de père, et je mangeai trop comme lui, répandis trop de salive comme elle, dormis trop comme eux deux. Le lendemain matin, j’avais la gueule de bois, et, tandis que mes mauvais génies ricanants dansaient pour la première fois sans vergogne sur le parapet de mon front bas, je refusai de reparler du Mur. Plus jamais parlé du Mur jusqu’à Eva. Plus jamais eu l’occasion d’emprunter la vieille Jag’ de mon père, ni de rouler toute la nuit à la rencontre de mon époque.
Oui, ce soir de novembre 89 fut, pour moi comme pour l’Allemagne, le vrai Tournant. Parce que, justement, je ne me mis pas en colère. Je ravalai la rage de savoir qu’ils avaient raison comme toujours, avant tous les autres, dont moi. Je l’avalai et l’incorporai à mes tripes. Pourtant, à travers leur sourire désabusé, je discernais bien qu’ils étaient déçus eux-mêmes que je me laissasse si facilement convaincre. Ils m’en voulaient presque de ne pas trouver dans ma jeunesse la fureur de bousculer leur lucidité. Leur sourire supérieur mendiait un geste de révolte : «enfin, Ernesto-Léon, sois digne pour une fois de tes prénoms, dis-nous merde, comme nous l’avons dit à nos parents, arrache-nous les clés des mains, fonce quand même vers la frontière!» Et même, dans les yeux moins ironiques que rêveurs de ma mère, je pouvais lire : «force-nous à monter dans notre vieille bagnole pour nous emmener nous aussi danser une dernière fois sur une barricade ». C’est ce jour-là qu’ils doutèrent vraiment de moi (jusque là, ils n’avaient que des soupçons), qu’ils comprirent qu’ils avaient vraiment échoué. Et moi, c’est ce jour-là que je me trouvai. Que je leur échappai. Dans la volupté de la résignation qu’ils m’entrouvraient en espérant secrètement que je m’en détournasse. Je formai le projet de ne les dépasser que dans le retrait. Je décidai de ne jamais être jeune. A vingt ans, d’en avoir déjà quarante. Toute ma vie fut consacrée depuis ce jour à rattraper peu à peu mon âge. Sciences-po, l’ENA, vaguement pensé au journalisme économique, les allers-retours Bercy-Bruxelles, les affaires européennes et les primes de déplacement, je devins le spécialiste communautaire de la banane antillaise et je finis par avoir quarante ans comme je l’avais toujours rêvé. Je me mis au service de l’Etat, mais surtout pas de politique. Soyons pragmatiques : organisons tout, ne pensons à rien !

Et pour fêter le dixième anniversaire de la chute du Mur, je réussis même à en acheter un petit fragment dans une vente aux enchères snob, organisée à Bruxelles par maître Marie-Thérèse Berlingot de la Chasse pour l’association LéLé New Berlin. J’acquis le lot n° 12 : «un U  bleu, parfaitement visible au dessus d’une bouche rouge, fragment 17x11 cm d’une peinture vraisemblablement effectuée entre 81 et 82 sur béton armé à haute densité, partiellement composé de cranular de silicate, en très bon état malgré légères détériorations de l’arête droite.» Un mois de primes pour m’offrir le luxe, une soirée de novembre 99, l’année de mes trente ans, passée loin de chez mes parents à l’Hôtel Moderne de Bruxelles, de le réduire méthodiquement en poudre. J’avais le projet de la jeter solennellement le lendemain dans la corbeille à papiers officiels de mon bureau de Bercy (pour fêter ce que l’américain Fukuyama appelait alors la «fin de l’Histoire» : tout est bien qui finance bien) mais, je ne sais pas ce qui me prit, je la noyai dans un verre d’eau et je l’avalai. Je souffris de brûlures d’estomac pendant plusieurs jours. A intervalles irréguliers, elles me déchirent encore les tripes. Je prends sûrement les problèmes techniques européens trop à corps. Je prends aussi des cachets. Je dois veiller à ce que mon ulcère ne me remonte pas au cerveau, toutes mes idées pourraient s’échapper par la fuite, et, sans moi, comment l’Europe légifèrerait-elle sur le lait stérilisé, la semaine des quatre jeudis sans dimanche, ou la chasse à la bartavelle en zone de marais poitevino-bergamasque?
N’est-ce pas quelques jours après avoir digéré tant bien que mal mon petit morceau de Honte que j’entendis pour la première fois surgir de mon ventre la voix intérieure? Mon murmure du Mur, obscur et pas très sûr? Non, je plaisante. Aucun rapport entre ce stupide verre d’aspirine berlinoise, pilule du lendemain avalée avec dix ans de retard, et mon état de surmenage permanent. Le soliloque n’apparut que plus récemment, au détour de mes trente cinq ans, lorsque les tendons de mon cerveau commencèrent à crisser sous l’arthrite et que je me demandai s’il ne faudrait pas carrément zigouiller le célibataire en moi pour arriver à fonder un couple un peu stable et dépasser enfin le seuil fatidique du premier anniversaire. Car la voix qui m’obsède n’est pas seulement celle d’un anarchiste de droite mais aussi celle d’un célibataire endurci qui ne veut pas céder la place. Ma voix Léautaud mais-l’est-peut-être-déjà-trop-tard. Après ma rencontre avec Eva, une fois la bougie fatidique soufflée, le concert de crécelles, au lieu de s’assourdir, devint une vraie cacophonie, quand je commençai à soupçonner qu’elle me demanderait bientôt de lui faire un enfant.
Une fois la décision prise, je n’entendis plus rien pendant des mois. Je crus avoir enfin le droit de dire que je m’étais rattrapé. J’avais vraiment quarante ans, dans mon corps désormais autant que dans ma tête, et j’allais avoir un enfant. Première fois de toute ma vie que je décidais vraiment quelque chose. Ou que je participais à la décision. Ou que j’acceptais qu’on m’y associât. Et avec plaisir, en plus. Le premier quart d’heure en tout cas. Pour le reste, je n’avais pas tellement envie d’y réfléchir.

La colère? Mon erreur, c’est la colère ou l’absence de colère?"


Extrait de "Ce n'est qu'un début", publié chez Actes Sud.
Tous droits réservés.
Par christophe bouquerel - Publié dans : l'atelier - Communauté : le texte voyageur
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Vendredi 16 octobre 2009 5 16 /10 /Oct /2009 20:13





Cette mouche était la plus étonnante, la plus éclatante –son corps hideux lustré de bleu-, la plus répugnante, la plus obsédante qu’on ait vue sûrement de mémoire  de jeune femme désœuvrée, et la plus imprévisible aussi, même si elle se contentait depuis plusieurs minutes déjà d’adhérer de ses six pattes aux rainures du plafond –près d’une tache de moisi au relief délicieux-,  même si ses capteurs hypersensibles n’enregistraient pour l’instant que l’absence totale du moindre souffle d’air (ne parvenaient par la fenêtre ouverte de la chambre que des cris d’enfant dans une cour de récréation voisine, seuls les enfants cette après-midi étouffante là paraissaient encore vivants), même si les facettes stroboscopiques de ses yeux  ne diffractaient pour l’instant que les mille éclats immobiles du corps de la jeune femme allongée dans le lit, -les épaules et le buste nus à peine recouverts du drap léger dont elle dissimulait pourtant dans un reste de conscience la courbe de ses hanches aux regards indiscrets qui tombaient du plafond-, cette mouche, oh, cette mouche si terriblement vivace était-elle assommée elle aussi par la torpeur de l’ennui, ou figée dans l’attente, l’attente de quoi, mais soudain, tiens, elle n’est plus là, la mouche, peut-être l’imperceptible vibration des quatre coups frappés discrètement à la porte a-t-elle suffi à l’arracher à son repas de mur, et la voilà qui, après un instant de suspension, se remet à vrombir, aspirée vers le lit vide où le drap achève de retomber dans un grand appel de fraîcheur, la voilà qui zig-zague entre les bras de la jeune femme enfilant à la hâte un long tee-shirt et une culotte, la voilà attirée à sa suite vers la porte d’entrée obscure, puis rejetée, par le surgissement dans la chambre d’un autre corps plus massif, vers l’ampoule nue du plafond, sur le globe de laquelle elle s’immobilise quelques instants, tandis que les deux corps se stabilisent en dessous d’elle dans un étrange déséquilibre (la femme assise sur le lit, les jambes gauchement croisées, l’homme tendue vers elle mais restant debout), avant de prendre la décision soudaine de s’échapper à l’air libre, dans un vol miraculeusement rectiligne, et elle plane quelques instants au dessus de la cour d’immeuble déserte à cette heure, et… et… -et qu’est-ce qui la repousse en arrière ? la masse de l’air brûlant ? la dernière pointe de l’odeur de ces deux corps réunis dans une chambre close?...- et, en un looping savant, elle pénètre de nouveau dans la chambre, s’approche des deux formes humaines qui n’ont pas bougé et dont ne la séparent plus que quelques éclats de voix épars et distraits -la voix masculine hésitante mais presque brutale, la voix féminine au fond laquelle il reste peut-être comme une trace d’alanguissement, comme si elle n’arrivait pas tout à fait malgré ses efforts à se sortir de sa rêverie et à être assez attentive- et la mouche erre d’abord dans les parages de la femme, autour de ses genoux serrés, du tee-shirt qu’elle a tiré sur ses cuisses pour les cacher, mais non, de ce côté, il n’y a rien à espérer, la peau  affolante et fraîche est trop bien protégée, alors la mouche s’égare du côté de l’homme, elle circule autour des cheveux grisonnants et un peu trop longs, elle s’arrête juste au dessus lui, de la calvitie naissante où perlent deux gouttes de sueur acide, et vient, sans s’arrêter aux traits coupants du visage ni au regard fiévreux, se poser, soudain, quelle idée, quelle idée vraiment, sur le bord de la lèvre, que les poils d’une barbe de trois jours rendent pourtant particulièrement hostile, la mouche un instant posée sur le bord de la bouche ouverte de l’homme, et il doit se taire brusquement, cesser d’articuler des mots humains, sinon il l’avalerait, elle connaîtrait la saveur amère de sa langue et de ses muqueuses, elle serait broyée, il la recracherait dans un cri d’horreur et de dégoût, oh, la mouche sur la  bouche n’est restée qu’un instant, car, dans un geste réflexe, dans un maelström meurtrier qui balaye la moitié de l’espace, il la chasse, et il la manque évidemment, pourtant cette seconde a suffi à tout faire basculer, elle a provoqué la cascade réflexe du rire de la jeune femme, dont la vigilance tombe, dont les yeux, tandis que le rire continue de sortir de sa gorge, suivent machinalement la mouche qui s’envole au plafond, une autre seconde, pas plus, mais est-ce pour cela qu’elle ne voit pas le mouvement en retour de la main de l’homme qui, après avoir manqué la mouche, atteint son cou à elle et s’y agrippe, et maintenant, dans cette troisième seconde, c’est trop tard pour résister, un dernier spasme de rire et la femme bascule de tout son long en arrière au travers du lit, accompagnée par l’autre main qui se plaque sur sa bouche, ses yeux dilatés continuant de fixer la mouche coupable, la mouche fatale revenue tranquillement à sa place initiale au plafond, tout près de la tache de moisissure qu’elle palpe impérieusement de sa trompe noire le long de laquelle glissent les enzymes de sa salive, avant, dans une nouvelle inexplicable impulsion, de redescendre en vrombissant autour du lit, où s’agitent désormais dans un grand vacarme d’air et de sueur les deux corps humains, la chair toujours protégée par ses habits de l’homme et celle de nouveau presqu’entièrement nue de la femme, le tee-shirt relevé sous ses aiselles, les deux paires d’épaules qui se heurtent et font jaillir des halos d’odeurs, les râles, les articulations blanches des deux mains serrés, la calvitie furibonde, et le regard de la fille, toujours ce regard, ce regard-panique, ces yeux papillonnants dont les cils palpitent presque aussi vite que les mouvements d’ailes de la mouche, et l’insecte profite de ce moment d’abandon impuissant où elle surprend enfin la femme pour s’approcher encore plus près, tout près de la pupille, de l’iris aux reflets bruns où commence à luire du rouge, un rond noir cerclé d’or ou de sang qui devient de plus en plus immense, -et si la mouche pouvait pénétrer à l’intérieur de l’iris,
             de l’autre côté,
ne se retrouverait-elle pas plongée dans un essaim stupéfiant d’autres dizaines de mouches avides, dans le vibrillonnement  de centaines de milliers de taches noires confuses, de centaines de millions d’étoiles d’angoisse dans des galaxies de plus en plus lointaines, centaines de milliards de molécules affolées jusqu’à l’explosion ultime, l’unique soleil souffle trou sombre, le big bang qui éteindrait tout et ce serait le
               fondu au noir-
mais la mouche ne peut évidemment pas aller jusque là, elle est restée tout ce temps sur la surface élastique de l’œil qui reste étonnamment fixe, dont les paupières ne se referment plus pour chasser ce corps étranger qui s’y promène à sa fantaisie, qui y applique avec délice ses minuscules trompes velues comme sur la tache de moisi tout à l’heure, et la mouche y sera encore bien des heures plus tard toute à son festin, lorsque de nouveau la porte d’entrée claquera, lorsque résonneront de nouveau des éclats de voix masculines, deux voix cette fois, l’une jeune et l’autre rauque, lorsque se pencheront sur l’œil vide de la femme deux visages énormes, l’un à la peau encore lisse mais l’autre prolongé par le tuyau écœurant d’une pipe et par un revers de main qui repoussera la mouche vers son poste d’observation au plafond, lorsque la voix la plus jeune s’exclamera : « Quel est le salaud qui a pu faire un gâchis pareil ?
    - Ouais, petit, on se demande bien quelle mouche l’a piqué… »
et la mouche sur son plafond, se demandant sans doute ce qu’une mouche a à voir avec tout ça, s’enfuira enfin dans l’air frais du matin, laissant les hommes à leurs histoires d’hommes.
Par christophe bouquerel - Publié dans : l'atelier - Communauté : le texte voyageur
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Samedi 8 août 2009 6 08 /08 /Août /2009 19:52





J'en ai déjà vécu six. Et la plupart dans des jardins.
Au début, à l’âge de sept ans, lorsque je dus m’avouer qu’il était fort possible que je mourusse moi aussi un jour, je me résolus à ne rendre les armes qu’après avoir célébré solennellement mon centième anniversaire. Allongé non plus dans mon lit mais au pied d’un chêne que j’aurais planté moi-même plusieurs décennies auparavant, tenant dans ma main droite l’épée qui venait de me servir à bouter les Anglais hors de mon royaume de France et serrant contre mon flanc gauche la très jeune et très fidèle épouse à qui j’allais, le soir même de la bataille, après qu’elle aurait lavé mes plaies, faire le dernier de mes cinquante enfants. Ce serait enfin un fils qui me perpétuerait et me ressemblerait comme un frère. Mourir sans avoir atteint la plus extrême vieillesse me paraissait une défaite inacceptable. Il fallait mourir à un âge si avancé que c’était comme si l’on ne mourait pas.
Un peu plus tard, à deux fois sept ans, je souhaitai crever beaucoup plus tôt. En pleine jeunesse, à un âge si peu avancé que c’était comme si l’on ne mourait pas. Presque faire semblant de mourir, pour goûter la volupté amère d’assister d’en haut à mon propre enterrement, à côté de Jim Morrisson, au Père Lachaise, voir qui viendrait, qui parlerait, qui pleurerait. Comme elles seraient nombreuses celles qui verseraient sur moi les doux flots de leurs larmes ! Il n’y aurait sûrement pas que ma mère !
Puis, deux ans plus tard, après avoir lu mes premiers paragraphes de philosophie, je parlai longtemps dans la pénombre d’un tilleul à une jolie fille qui avait peur de devenir vieille. Je lui expliquai que c’était la vieillesse et non la jeunesse qui, contrairement à ce que l’on cherchait à lui faire croire à la télévision, était l’âge idéal. Jeune, l’on désire tant que l’on ne peut jamais être satisfait ; vieux, l’on désire si peu que l’on sait n’être jamais déçu. La jeunesse est ardente mais douloureuse, toujours impatientée par le présent tant elle  anticipe les joies de l’avenir; la vieillesse est apaisée donc voluptueuse, le passé déjà accompli ne l’empêchant plus de jouir du moment qui passe. Et si c’était l’excès du désir, et non son absence, qui gênait le plaisir ?
Je ne sais pas ce qui, du sens de mes paroles ou du ton de ma voix, très doux, détaché (puisque je ne cherchais plus à convaincre mais que je découvrais moi-même en l’exprimant une idée que je ne partageais pas), rassura le plus la jeune peureuse, mais, pour la première fois, elle me laissa sans se dégager lui poser la main sur les seins. Puis la débarrasser de son soutien-gorge et du reste. Puis la faire aller vers cet apaisement du plaisir dans l’absence épanouissante de désir que je venais de lui entrouvrir. Rêveuse et alanguie, elle me laissa la déshabiller par mes paroles de sa peur de la vieillesse avant de la rendre par mes caresses à la triomphante nudité de sa jeunesse. Ainsi je pus toucher cette naïve beauté, non, comme un poète de la Renaissance, en lui rimant les horreurs bien connues de l’approche de la mort, mais en lui exposant doctement ses douceurs, que j’ignorais autant qu’elle. C’est à un vif aperçu sur l’impuissance voluptueuse du grand âge que je dus de perdre enfin mon pucelage. O délicieuse puissance du paradoxe sur le cœur curieux des filles!
A l’orée de la vingtaine, me croyant encore tout puissant mais ayant fait mes premiers pas dans la société, je rêvai d’être fatalement malade et le seul à connaître mon état. J’exigeai la vérité du médecin, et aussi le moyen de mettre fin à un combat que je lui promettais de mener de toute mon énergie mais que je voulais pouvoir quitter dès que je le  jugerais sans espoir. Je désirais être seul maître de ma mort. Alors je réunirais pour un dernier repas ceux qui m’auraient aimé et ceux que j’aurais aimés ; je savais déjà qu’ils ne seraient pas nécessairement les mêmes mais j’aurais désormais le courage de leur attribuer leur vraie place. Je ferais à chacun d’entre eux, sans qu’il s’en doutât, des adieux singuliers, drôles et tendres. Puis, le lendemain à l’aube, je mettrais fin à mes jours. En vrai stoïcien mais dans une douceur épicurienne. Dans mon verger, après avoir écouté à pleins volumes la chanson de Jacques Brel et croqué le premier fruit des arbres que j'aurais plantés mais dont j'accepterais enfin qu'ils ne m'appartinssent pas. Ce qui supposerait évidemment que je ne tomberais pas malade en hiver et que mes voisins seraient sourds.





Puis, atteignant la trentaine, je souhaitai mourir à soixante ans plutôt qu’à cent, sans avoir le temps de m’en rendre compte et en pleine force de l’âge. Un accident de voiture mais sans l’accident. Ou une crise cardiaque mais sans la crise. Parallèlement, je menais une vie si sportive et si saine à arpenter en tout sens ces parcs urbains que je ne pourrais m’écrouler que dans la plus extrême décrépitude. Je voulais mourir en plein bonheur à soixante piges tout en me fabriquant un cœur de malheureux centenaire. D’ailleurs, il me suffisait de regarder autour de moi pour constater que je n’étais pas le seul, dans ce footing incohérent, à courir deux lièvres à la fois.
Maintenant, je n’ai plus d’âge pour mourir. Je souhaite seulement ressembler à ce grand poète qu’était le soldat de monsieur de La Palisse et, comme le général de sa chanson, ne pas mourir avant d’avoir vécu. Ne pas mourir avant de pouvoir me dire que je suis vivant. Que je me lève chaque matin pour écrire du nouveau, que je vis chaque après-midi non pas comme si c’était la dernière mais la première. Vivre 24 heures sur 24 : pleinement rêveur dans la conscience et pleinement conscient dans le rêve! Vivre ivre : capable d'accompagner le parfum de la fleur la plus frêle dans sa découverte éphémère du monde!
Voilà mes six premières morts. Reste, comme pour les chats, la septième. La vraie, l'unique. Oh, monsieur de la Palisse, pourvu qu'elle vienne après la sixième! Et que je la regarde en face, les yeux grands ouverts. Ou grands fermés (ne sera-ce pas alors la même chose?).
Par christophe bouquerel - Publié dans : l'atelier - Communauté : Revue poésie et nouvelles
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Jeudi 23 juillet 2009 4 23 /07 /Juil /2009 13:05
Penser à tout
Penser à rien
Regarder pousser sa barbe
Et les plantes du jardin
Les âmes des enfants
Et les idées de demain
Rester éveillé comme dans un rêve
Questionner ses certitudes
Regarder vivre les chats avec des yeux de chat
Regarder vivre les femmes avec des yeux de femme
Et des yeux d’homme aussi
Donner une suite souple à chacune des pensées qui te passent par la tête
Faire de la fusée une parabole
Relire le Voltaire d’hier et lire celui d’aujourd’hui
Vibrer dans la voix chauffée à blanc du chanteur de Noir Désir
Attendre comme lui le temps des cerises mais en croquant toutes les pommes
En cultivant ses souvenirs
Sur lesquels fleurissent les plus surprenantes métamorphoses
Penser à tout
Penser à rien

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Penser à tout
Penser à rien
Regarder pousser sa barbe
Et les plantes du jardin
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Regarder vivre les femmes avec des yeux de femme
Et des yeux d’homme aussi
Donner une suite souple à chacune des pensées qui te passent par la tête
Faire de la fusée une parabole
Relire le Voltaire d’hier et découvrir celui d’aujourd’hui
Vibrer dans la voix chauffée à blanc du chanteur de Noir Désir
Attendre le temps des cerises en croquant toutes les pommes
En cultivant ses souvenirs
Sur lesquels fleurissent les plus surprenantes métamorphoses
Penser à tout
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