Après « We are la France » (que j’ai vu dans la salle de théâtre de mon lycée) et « We are l’Europe » (au Théâtre 71), Benoit Lambert ajoute un troisième (et dernier ?) opus à sa Suite Masséra avec « Que faire ? (le retour) » présenté au théâtre de la Colline.
Spectacle qui m’a moins enthousiasmé que « We are l’Europe » mais que j’ai néanmoins trouvé extrêmement jouissif.
« Que faire ? », titre d’un célèbre manuel révolutionnaire écrit par Lénine dans les années 20 et l’une des bibles de l’agitation d’extrême gauche dans les années 60. Et « (le retour ») comme dans les sequels des films d’action de série B des années 80 à aujourd’hui. Dès le titre, mélange iconoclaste entre une pensée politique et une esthétique du divertissement populaire qui caractérise bien à la fois ce spectacle et l’ensemble du théâtre de Benoit Lambert.
Dans les deux précédents opus, il s’agissait de se bricoler une morale de la résistance par le détournement des formes imposées du consumérisme contemporain et de la globalisation, en gros, « je fais servir à ma liberté ce que le commerce m’impose et que je ne peux pas refuser ». Ici, il s’agit de faire l’inventaire de ce que notre culture (de gauche) nous a imposé comme figures de la liberté. La révolution française, on garde ou on jette ? Et la révolution russe, avec ce problème gênant du titola, du tolati, du toralitatisme ? Et Mai 68 ? Et les happenings de l’art moderne ?
Même si les perspectives sont différentes, je vois une continuité plutôt qu’une rupture entre ce spectacle et les précédents : dans les deux cas, il s’agit de s’autoriser une récupération personnelle de formes imposées, celles de l’oppression mercantile comme celles de la libération politique. Que faire avec le trop plein du commerce actuel comme avec le trop vide de la politique actuelle ? Avec la globalisation d’un côté et l’atomisation de l’autre ? Récupérer, oui, mais pour faire servir à un autre usage qui serait le nôtre. Ici, ce que l’on nous propose de nous réapproprier, c’est l’héritage politique des années 68. Le bon moyen d’assumer un héritage sérieux, c’est de l’accepter mais de le « coller » à une forme ludique contemporaine (ce qui permet de n’être dupe ni de l’un ni de l’autre). Prendre sérieusement sans prendre au sérieux. Il me semble que c’est aussi de cette façon là que Benoit Lambert aborde les classiques, il y a quelques années le « Misanthrope ou Musset dans les « Enfants du Siècle ». D’où un théâtre ludico-intellectuel, qui peut agacer parce qu’il ne rentre pas dans les bonnes cases, qui peut paraître à certains de la facilité mais que j’adore parce que j’en ressens au contraire la nécessité.
Finalement, de l’inventaire sardonique proposé par Masséra dans un des dialogues de « We are l’Europe » qui n’avait pas été retenu dans le précédent spectacle, il ne reste plus ici grand chose, ou une sorte de matrice. Car Lambert pousse très loin son esthétique patchwork : il joint au dialogue de Massera des extraits d’un fondamental Descartes (« maintenant donc que mon esprit de tous soins, et que je me suis procuré un repos assuré dans une paisible solitude, je m’appliquerai sérieusement et avec liberté à détruire généralement toutes mes anciennes opinions », wouahow !), d’un Maupassant étonnamment rageur et moderne, d’un Flaubert génialement atrabilaire et subversif, d’un Vaneigem qui n’a finalement pas si mal vieilli que ça, et d’autres textes que je n’ai pas identifiés mais que je me suis pris en pleine poire, tant ils font du bien à entendre. Et puis des chansons, beaucoup, comme dans « We are l’Europe ». Ce va et vient entre texte et chanson peut paraître systématique, d’accord, mais il empêche le spectacle (et Lambert ?) de sombrer dans l’intellectualisme auto-référencé qui pourrait le menacer. Oui, ça réfléchit dans les spectacles de Lambert, mais ça déconne aussi, et c’est pour ça que je les aime. D’ailleurs, ces chansons sont belles et j’ai eu plaisir à les entendre parce que je n’avais pas la chance de les connaître.
Par exemple, Anne Sylvestre "Les gens qui doutent" (1977)
ou Mouloudji "Faut vivre" (1973)
Ces chansons-là, comme les textes, elles nous posent la question : « que faire ? ». Question dont je ne sais pas si elle plus poétique que politique, plus individuelle que collective mais en tout cas urgente.
Ce collage de textes et de chansons est cousu de fil blanc (et rouge) dans une sorte de fable réjouissante. On commence par le réalisme le plus étroit, un homme et une femme réunis/séparés dans une cuisine et une vie qui n’occupe pas plus d’un tiers de leur espace mental. Elle revient de faire les courses et lui répare une radio. Ce serait le couple de « Grado » mais qui serait revenu de ses vacances ou pas encore parti. S’ils ont l’âge d’avoir connu Mai 68, ils ne s’en souviennent plus depuis longtemps. Les deux comédiens qui les incarnent, Martine Stambacher et François Chattot, sont évidemment d’une génération antérieure à celle des trentenaires de la bande de « We are l’Europe » mais ils font preuve de la même jubilation à incarner le délire. Voir ces deux sexagénaires prestigieux se jeter à corps perdus dans cette loufoquerie jouissive, cette régression dans un temps plus libre, est l’un des plaisirs que l’on peut éprouver à voir le spectacle. Ils parviennent à faire de leurs silhouettes deux personnages, la femme plus « révolutionnaire » et l’homme plus « réformiste », puis le réalisme éclate, ils envahissent les deux tiers vides de la scène et de leur imaginaire avec un entassement de bouquins à garder ou à jeter
(photo trouvée sur "Rue du théâtre")
pour finir par embarquer leur vieux couple en pleine crise d’inventaire dans une succession de happenings de plus en plus libératoires, d’une recette distroy de pâtisserie féministe à un play-back délirant sur Nina Hagen jusqu’à la fabrication de cocktails molotovs. Comme au bon vieux temps ? Bon, ceux d’aujourd’hui sont à base de vin blanc et de papier d’imprimerie, plutôt que d’essence et de chiffon, mais, après tout, ce n’est (peut-être) qu’un début, comme disaient quelques autres. Qu’importe le cocktail Molotov, pourvu qu’on ait l’ivresse de la libération ?
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Fisbach est un type d’une quarantaine d’années, élancé. La finesse de la barbe et des traits évoque
un intellectuel des années 30. Quelque chose de gracieux et de presque désuet dans l’apparence mais une intelligence pleine d’autorité. A la fin de la rencontre, il évoquera brièvement


