Je découvre la cinémathèque de Bercy à l'occasion de cette exposition. Un lieu de cinéphilie moderne et un peu froid. Mais d'un éclectisme de bon aloi (la prochaine expo, c'est sur Tim Burton).
En tout cas j'ai passé une après-midi passionnante en compagnie de ce dingue de Fritz LANG et de tous les fous qui se sont lancés avec lui dans l'aventure de Métropolis. Un bide commercial tel qu'il a failli ruiner l'UFA. Quant à la Paramount, avec laquelle la firme allemande avait signé un contrat de diffusion, elle s'était dépêchée de charcuter le film pour en faire une histoire d'amour futuriste (je me suis bien bidonné devant une page de publicité d'un journal américain de l'époque).
L'expo organise un parcours à travers le film, des séquences inaugurales de la "Cité des fils" jusqu'au dénouement dans la Cathédrale, en passant par la Ville Basse des ouvriers et les Catacombes. Séquences de films mais aussi beaux dessins des décorateurs, E. KETTELHUT et O. HUNKE, pages du scénario et de la partition, costumes, innombrables photos de tournage. De quoi se plonger dans l'atmosphère fiévreuse de la création.
L'accent est mis sur la révolution technique et sur les effets spéciaux. Par exemple la fameuse séquence de la circulation sur plusieurs niveaux dans la ville futuriste, qui a été tournée image par image : les techniciens faisaient avancer centimètre par centimètre des modèles réduits de voitures pour donner l'impression du mouvement. Photos à la fois hilarantes et émouvantes où l'on voit ces grands bonhommes en train de jouer aux petites voitures au milieu des maquettes d'immeuble. Comme des géants adultes retournés en enfance (même lorsque les moyens techniques sont plus sophistiqués, est-ce qu'il ne reste pas toujours un peu de ça?). Dix jours de travail pour dix secondes de film!
Autre anecdote épatante : un groupe de cinéastes russes vient rendre visite à l'équipe de Fritz LANG. Les Allemands, très fiers, leur montrent tous leurs progrès techniques; les Russent se prétendent impressionnés. Mais, regrettant (injustement) que la technique ait pris le pas sur la signification, ils se jurent de faire exactement le contraire. A la fin de la visite, LANG, tapant paternellement sur l'épaule de son collègue russe, lui déclare : "allez, avec un peu de pratique, vous arriverez sûrement à en faire autant!". Les cheveux de ce Russe déjà échevelé se dressent encore plus sur sa tête de stupeur ironique : il faut dire qu'il s'appelle EISENSTEIN et qu'il vient de finir le tournage du Potemkine!
Un documentaire permet de faire le point sur l'histoire passionnante de la réception du film et des différentes tentatives
de restauration. En 50 minutes, on traverse une bonne partie de l'histoire culturelle du siècle dernier : les Américains, qui, alors qu'on leur a envoyé la meilleure copie, taillent une
demi-heure sans même prévenir Lang et jettent à la poubelle les séquences coupées. Les Soviétiques, qui, en 1945, volent les bobines des archives du cinéma allemand et les entassent chez eux dans
un bunker. Les spécialistes de la RDA qui tentent une restauration à partir de toutes les copies qu'ils trouvent dans le bloc de l'Est, pour ne pas avoir à se servir de la copie américaine, même
si elle est bien meilleure, mais qui, en faisant cela, retrouvent quelques séquences manquantes. Et puis la version Moroder, dont l'expo assure gentiment qu'elle a permis de faire connaître le
film à un plus large public en l'accompagnant d'une bande son tubesque des années 80 (à l'époque... j'avais adoré, je me demande ce que mes oreilles en penseraient aujourd'hui! XD). Et le dernier
épisode en date : le trésor cherché par les cinéphiles du monde entier, la version originale, c'est sur les étagères miteuses d'une cinémathèque décatie de Buenos-Aires qu'elle attendait, jusqu'à
sa destruction en 1976 ; heureusement une copie (de qualité inférieure) en avait été faite qui fut redécouverte dans les années 2000. Je me souvenais vaguement de l'histoire mais, à la
réentendre, j'adore! Sur la photo, voici l'entrée prestigieuse du "Museo del Cine" où dormait Métropolis!
Fritz Lang détestait son film. Pas seulement à cause de l'échec public mais aussi à cause du propos. La réconciliation finale entre le capitaliste et les travailleurs, parce que "seul le coeur permet de faire le lien entre le bras et le cerveau", comme l'avait voulu Thea von Harbou, la scénariste et sa compagne de l'époque, cela lui paraissait un peu court comme solution sociale. Il faut dire que le nazisme, et sa conception très particulière du coeur et du lien entre le bras et le cerveau, était passé par là. On peut se méfier aussi de tout un symbolisme mystico-chrétien pompier. OK. Mais je suis frappé en revoyant les séquences de film. La stylisation chorégraphiée des scènes de groupe, le symbolisme visuel, le futurisme naïf des décors, la beauté du noir et blanc, le jeu expressionniste : plus cette oeuvre s'éloigne de nous, plus elle devient belle? A la fois plus datée et plus visionnaire? Par exemple la scène de la "Machine Molloch" qui dévore les ouvriers. Les images ont d'autant plus de force aujourd'hui qu'entre elles et nous se superposent celles de l'horreur concentrationnaire. Comme si ce film de 1926 était capable de faire voir, sans le savoir, ce que son époque produira de pire presque vingt ans plus tard.
J'ai très envie de le revoir dans sa version originale pour savoir s'il me touchera dans son ensemble : il est projeté au
MK2 Bibliothèque. Métropolis, le film le plus moderne de la rentrée 2011? Celui qui tente le plus résolument de dire le mythe de la modernité?
D'ailleurs, à la sortie de l'expo, je chope au vol la conversation de deux jeunes cinéphiles qui ont l'air d'être frappées elles aussi par l'actualité de ce film de 1926 :
"Métropolis, ça fait penser un peu à Ghost in the Shell, tu trouves pas?
-Si ! "
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