Intéressant de découvrir un film ancien et inédit de Asghar Farhadi après le choc reçu l'année dernière avec "Une séparation". "Les enfants de Belle Ville" date de 2004, c'est un film inédit (on se demande bien pourquoi), le deuxième tourné par le cinéaste et c'est déjà un chef d'oeuvre.
Un jeune homme va être exécuté pour avoir tué la fille qu'il aimait (en manquant lui-même son suicide). Sa soeur et l'un de ses amis tentent d'obtenir sa grâce en obtenant le pardon du père de la victime.
Bien sûr ce cinéma nous plonge dans l'Iran contemporain (dans "Une séparation" on était dans l'appartement de bourgeois, ici on explore un milieu social beaucoup plus misérable, de gens qui survivent le long d'une ligne de chemin de fer). Mais si Asghar Faharadi arrive à nous passionner, c'est parce que ses histoires ne sont pas du tout misérabilistes, ni tire-larmes. Il parvient, tout en restant dans le cadre d'un réalisme très rigoureux, à nous faire comprendre les différents enjeux, psychologiques, sociaux, religieux, qui agitent ses personnages, les différents fils de la toile d'araignée, à la fois rigide et mouvante, dans laquelle ils se débattent. Ici, par exemple, "la loi du sang" juridique et religieuse : le père de la victime doit payer pour obtenir l'exécution du jeune homme à la famille de ce dernier (le sang d'un homme valant le double de celui d'une femme); les proches du meurtrier doivent aussi s'ils obtiennent le pardon du père lui verser le prix du sang de sa fille. Des lois très différentes des nôtres, qui peuvent nous paraître barbares ou rétrogrades, mais dont le cinéaste nous montre, par des scènes auprès du juge, dans la communauté religieuse, à la mosquée, qu'elles ont pour but aussi d'inciter à ne pas céder à la vengeance mais à trouver une solution. Société rigide mais aussi extrêmement complexe (sur laquelle, en regardant ces films, nous sommes obligés d'approfondir notre regard et de dépasser nos clichés). Le cinéaste aurait défini son histoire comme "la lutte du bien contre le mal". Pas de manichéisme pourtant chet cet Iranien : cette lutte, elle passe à l'intérieur de chacun de ses personnages.
C'est ce qui touche le plus Ulysse. La façon dont Fahradi arrive à faire comprendre les motivations de chacun des antagonistes du drame, même de ceux qui pourraient paraître odieux. L'amour naissant entre la soeur et l'ami est joliment décrit dans des scènes de bus ou de restaurant : deux beaux personnages que cette mère célibataire, interprétée par la lumineuse Taraneh Alidoosti qui lutte pour survivre dans son quartier en gardant au doigt l'alliance du minable avec lequel elle a été mariée pour qu'on ne l'importune pas, et de ce jeune voleur qui va trouver dans le combat mené avec elle pour sauver son copain de quoi canaliser son énergie fruste et l'humaniser. Mais l'autre couple, qui va se dresser en face de celui des jeunes et que l'on serait tenté de ne voir d'abord que comme celui des méchants, va devenir lui aussi peu à peu très intéressant : le père muré dans sa douleur et sa femme humiliée. Ces personnages silencieusement hostiles, le réalisateur prend le temps de nous faire écouter ce que l'on dit d'eux, de nous les faire regarder lorsqu'ils sont seuls. Il prend le temps de nous faire découvrir les tourments qui les habitent et la façon dont ils sont pris eux aussi dans la toile d'araignée, psychologique, morale, sociale, juridique, religieuse.
Habileté de cette scène d'ouverture, qui nous présente le jeune condamné que l'on ne reverra plus ensuite mais auquel on
s'est attaché, et force de cette fin ouverte.
Le rugueux Farhadi évoque à Ulysse cette phrase fameuse du rondouillard Renoir que Truffait aimait citer : "le plus terrible dans ce monde, c'est que chacun a ses raisons". Cinéma d'humanistes.
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